mercredi 17 juin 2015

Les forts en Gougueules

Beaucoup de choses dans l'actualité : dans Le Devoir de samedi, le 13 juin , Réjean Bergeron, un prof de philo du cégep Gérald-Godin, fustige les prétentions d'un groupe de professeurs, auteurs d'un manifeste intitulé Manifeste pour une pédagogie renouvelée, active et contemporaine, qui souhaitent une présence accrue des technologies de l'information, en phase parfaite avec le désormais célèbre Renouveau pédagogique qui, à notre grand étonnement de vieux naïf, suscite encore, semble-t-il, des adhésions sinon parmi les professeurs, du moins parmi les pédagogos patentés.

Dans Rue 89, filiale blogueuse du Nouvel obs, on tombe ensuite sur un article de Claire Richard qui fait plaisir puisqu'il pourfend à son tour l'obsession pour la créativité qui s'est emparée des pédagogies, nouvelles comme anciennes, qui ne se contentent plus de marteler les vieilles rengaines de l'expression de soi, de l'imagination et du travail en équipe, mais, sous l'influence délétère de l'OCDE et de son fameux test Pisa, en appellent maintenant aux impératifs économiques pour former des individus mieux préparés à contribuer au rouleau compresseur du libéralisme et de l'économie du savoir.  Ainsi en va-t-il, par exemple, de l'enseignement de la musique : « L’éducation doit notamment mettre l’accent sur les compétences qui favorisent l’innovation au sein de nos économies et de nos sociétés : créativité, imagination, communication et travail en équipe, pour n’en citer que quelques-unes. L’éducation artistique est particulièrement bien placée pour favoriser ces compétences. » On savait que l'ogre économique avait une fâcheuse tendance à instrumentaliser les savoirs au profit de compétences formatées pour et par lui seul, on apprend maintenant que l'école ne sert plus qu'à ça : préparer les individus aux lois du marché. 

Finalement, chez Prof et goéland, on trouve un court billet, qui n'est en fait qu'un renvoi vers un article (paru dans le Figaro, mais bon, on peut lire aussi à droite de temps en temps) à propos d'une chercheuse, Daisy Christodoulou, auteur d'un livre intitulé Seven myths about education, l'alter ego de notre Baillargeon à nous. La dame y défend l'idée que les connaissances ne sont pas que des archives poussiéreuses qu'on peut désormais déléguer à Google pour libérer l'esprit de savoirs encombrants et lui permettre de s'élancer vers des cieux plus bleus parce que moins contraignants. L'article jette un éclairage intéressant sur les sciences cognitives tout en critiquant sévèrement les sciences de l'éducation qui préfèrent ne pas en tenir compte sous peine de voir tout leur édifice théorique s'écrouler. 

mercredi 27 mai 2015

Autoportrait fictif (et prétentieux)

    J'ai été bon professeur, car je n'ai jamais beaucoup réfléchi à l'enseignement, j'ai suivi les programmes, donné mes cours et exigé un haut degré d'excellence. Je n'ai jamais eu de favoris, n'ai jamais essayé d'être populaire, n'ai jamais eu à coeur la réussite d'un garçon intelligent plutôt qu'un autre, et m'assurai de bien connaître ma matière. Je n'étais pas facile à aborder, mais si un élève le faisait, je me montrais poli et sérieux. J'ai donné des leçons particulières à des douzaines de jeunes qui voulaient obtenir une bourse, et je n'ai jamais accepté d'honoraires. Naturellement, j'ai pris plaisir à tout cela, et j'imagine que mon plaisir influença les garçons. Avec l'âge, ma passion les thèmes de l'histoire qui se répètent si bizarrement, et qui sont aussi les thèmes du mythe s'est affirmée, et pourquoi pas ? Mais lorsque je mis les pieds dans une salle de classe de Colbourne pour la première fois, portant la toge qui était alors de rigueur, je n'imaginais pas que quarante ans s'écouleraient avant que je ne la quittasse pour de bon. 

[...]

     Non, l'enseignement se limitait pour moi à ma vie professionnelle, que je prenais très sérieusement. Les sources auxquelles se nourrissait ma vie envisagée dans son sens le plus large étaient ailleurs, et c'est pour vous en parler que je vous adresse ce mémoire, cher Directeur, espérant ainsi qu'après ma mort il y aura au moins un homme qui aura su ce que j'étais et qui pourra me rendre justice. 


Robertson Davies, L'Objet du scandale, Paris, éditions Payot, 1989, pp. 152-53.


jeudi 7 mai 2015

Créationite

On connaît le créationnisme, cette idéologie issue des états évangélistes de la Bible Belt américaine qui réfute la théorie darwinienne de l'évolution pour lui préférer le «dessein intelligent», ce que les Américains appellent The Intelligent Design.  On connaît moins la créationite, théorie tout aussi fumeuse qui théorise que l'apprentissage à l'école passe tout autant par la créativité des élèves que par les savoirs acquis et les habiletés d'analyse et de critique, la créativité, comme Dieu, les englobant tous. Le principe est d'ailleurs assez semblable et participe dans les deux cas à gommer l'objectivité au profit de la subjectivité du sujet (ci-devant l'apprenant des pédagogos), à tourner le dos à la rigueur analytique pour lui préférer le monde intérieur de l'étudiant sans pour autant tenir compte de ses habiletés à extérioriser ce monde intérieur par le biais du langage. Bref, on l'aura compris, le Prof qui fesse tient la création à l'école pour un gentil divertissement en partie démagogique (les élèves aiment bien s'exprimer, on leur fait plaisir en les y conviant, on suscite leur intérêt ou, pour parler pédagogoune, on les interpelle) et en partie frauduleux (on fait croire aux étudiants que leur créativité est une mine de trésors, que là réside leur individualité profonde et que créer, n'importe quoi et dans n'importe quel contexte, est en soi un apprentissage).  Par-dessus cette imposture s'en cache une autre, qui est l'omniprésence du concept de créativité désormais au sein de toutes les disciplines, y compris l'économique, qui fait de la créativité ce que les Américains appellent un Buzzword, c'est-à-dire un mot à la mode qui ne veut plus dire grand chose. Le mot vécu a joué ce rôle un temps avant de contaminer l'ensemble des pratiques pédagogiques modernes, jouant précisément un rôle central dans l'épidémie actuelle de créationite. 

Il fait donc plaisir de lire ceci dans le Nouvel Obs, à propos de Kenneth Goldsmith, un poète iconoclaste (et on aurait tendance à penser que seuls les iconoclastes sont de véritables poètes) qui fait l'apologie du plagiat, et à qui on doit, semble-t-il, le concept de copyleft qui lui a permis de fonder le site Ubuweb, véritable mine virtuelle de sons et d'images que connaissent les amateurs de littérature. L'homme tient aussi chronique, sur le site du New Yorker,  pleine d'idées décapantes.  Il y a longtemps qu'on cherchait un penseur original qui saurait voir les liens que tissent graduellement le ouèbe et la littérature autrement que par les simples blogues ou la mise en ligne de texte, ou encore les fameux hypertextes dont on disait qu'ils allaient transformer la littérature.  Kenneth Goldsmith a bien vu que ce qui caractérise le ouèbe, c'est la possibilité de copier-coller allégrement jusqu'à presque effacer l'auteur derrière des couches successives de plagiat et qu'on est plus proche du Pierre Ménard de Borges que des arborescences propres à la navigation.


mercredi 7 janvier 2015

Ils ont tué Cabu !




Adolescent, le Prof qui fesse a découvert le politique en partie à travers des dessinateurs attachés au pied-de-nez, à la dérision, à la liberté et se méfiant des consensus obligés. Ce fut une école, c'est aujourd'hui un (modeste) mausolée. Quand l'humour meurt, c'est toute l'intelligence qui est menacée.

Dans Libération, Laurent Joffrin commence par exprimer le désarroi qui surgit immédiatement l'incrédulité dissipée (« Ils ont tué Cabu ! Ils ont tué Cabu, le pacifiste, le généreux, le meilleur homme de la Terre autant que le meilleur dessinateur.») avant de s'interroger : « Est-ce un hasard ? Les terroristes ne se sont pas attaqués aux «islamophobes», aux ennemis des musulmans, à ceux qui ne cessent de crier au loup islamiste. Ils ont visé Charlie. C’est-à-dire la tolérance, le refus du fanatisme, le défi au dogmatisme. Ils ont visé cette gauche ouverte, tolérante, laïque, trop gentille sans doute, «droit-de-l’hommiste», pacifique, indignée par le monde mais qui préfère s’en moquer plutôt que d’infliger son catéchisme. Cette gauche dont se moquent tant Houellebecq, Finkielkraut et tous les identitaires… Les fanatiques ne défendent pas la religion, qui peut être accueillante, ils ne défendent pas les musulmans, qui sont révoltés dans leur immense majorité par ces meurtres abjects. Ils attaquent la liberté. »

Merde aux néo-curés, aux fanatiques, aux obscurantistes, aux nationalistes, aux identitaires et à toutes les têtes molles de la modernité liberticide.

Cabu, Grand Duduche depuis plus de cinquante ans, avait bien pressenti la menace terrible qui pèse sur l'Occident dans Catherine saute au paf ! (1978).





jeudi 5 décembre 2013

A l'imposture, nul n'est tenu

On jubile et on se désole en même temps : on est en train de lire Légendes pédagogiques, le dernier essai de Normand Baillargeon, paru aux éditions Poètes de brousse, collection Essai libre (on serait par ailleurs curieux de savoir ce que serait un essai contraint : une dissertation ?).  Le Prof qui fesse y reviendra une fois la lecture terminée, la démonstration digérée et les vacances de noël entamées, mais en attendant, on renvoie à une recension du quotidien Le Soleil, assez claire et assez détaillée pour donner une idée générale du propos, et on suggère aux lecteurs intrigués d'aller visiter le blogue de Normand Baillargeon (dont on trouvera l'adresse ici même, dans les Fessées pour l'esprit), ou, à tout le moins, ce billet, paru il y a environ un an et repris presque à l'identique dans le livre. En gros, Baillargeon, qui enseigne la philosophie de l'éducation à l'UQAM, déconstruit plusieurs mythes qui ont la couenne dure et qui ont envahi le domaine des sciences de l'éducation et, pire et beaucoup plus dangereux, les officines du MELS (le Ministère de l'éducation, du moisir et des spores) où sévissent les pédagogounes chers à notre coeur. Y passent à la trappe autant les théories ésotériques de la gymnastique mentale que le constructivisme ou encore la méthode globale de lecture, celle qui a remplacé la méthode syllabique et qui donne les résultats que l'on sait : on peut calculer qu'à peu près dix pour cent des finissants du secondaire vont se retrouver dans un cours de mise à niveau en français écrit au collégial. Et on ne parle pas de ceux qui devraient y être.
On souhaiterait que ce soit une lecture obligatoire pour tous les étudiants en sciences de l'éducation ainsi que pour la ministre Malavoy.

dimanche 1 décembre 2013

Le vol du livre

Depuis quelques semaines, le mouvement Sauvons les livres improvise les coups d'éclat pour faire entendre sa voix et réclamer un prix unique censé, selon lui, sauver les librairies à l'agonie. On les a vus (on en parlait ici) il y a peu, devant la BANQ (Bibliothèque et archives nationales du Québec, la méga bibliothèque achevée en 1995 pour 177 millions de dollars) poser devant les caméras avec la suffisance de ceux-là qui se gonflent de satisfaction parce qu'ils couchent avec la vertu. Il ne leur est pas venu à l'idée, semble-t-il, que la BANQ servait précisément à cela, sauver les livres, non plus qu'ils ne semblent comprendre que le livre n'est pas le moins du monde menacé, bien au contraire. Jamais les petites maisons d'édition ont-elles essaimé aussi joyeusement qu'aujourd'hui, et il y a lieu de s'en réjouir, elles qui déclinent désormais le livre sous toutes sortes de formats, avec une pluralité de genres et de styles sans doute inédite dans l'histoire de l'humanité ; jamais le prix des livres n'a-t-il été aussi bas qu'aujourd'hui, de telle sorte qu'un individu moyen peut aisément en avoir des milliers chez lui, ce qui est la cas de la plupart de mes amis (et le mien) ; jamais le livre a-t-il été aussi démocratique qu'aujourd'hui, et vivant et libre. Bref, le livre se porte bien, merveilleusement bien, et l'édition de même.

Les petites librairies de quartier peinent cependant à s'adapter aux nouvelles donnes du marché. La lecture est en net recul dans l'ensemble de la société, tellement que les distributeurs s'en plaignent autant sinon plus que les libraires; les grosses chaînes de librairies (Renaud-Bray, pour ne pas la nommer, et Archambault aussi dans une certaine mesure) font mal aux libraires indépendants et leur volent des clients, et Amazon est en train de les achever tranquillement avec la vente en ligne. Ce qui nous inquiète davantage que les hésitations ministérielles autour du prix unique, et ce qui nous attriste plus encore que les atermoiements des béni-oui-oui de Sauvons les livres, c'est l'avenir de la librairie indépendante face à la vente en ligne telle qu'elle s'annonce dans la vidéo ci-dessous. Il faudrait quand même que quelqu'un leur dise : loin d'être menacé, le livre s'émancipe, se métamorphose et aura bientôt des ailes. 







jeudi 21 novembre 2013

Le simulacre

Pour qui voudrait savoir en quoi consiste la scolarité d'un étudiant de cégep, on découvre avec bonheur et consternation une série de billets écrite par une jeune étudiante nouvellement arrivée au cégep qui décrit sa vie d'étudiante et qui confirme ce que nous savions déjà : pour un étudiant moyennement éveillé, le cégep est une véritable formalité que l'on traverse les yeux fermés, à moitié endormi ou à moitié gelé. 
Cela, le Prof qui fesse le savait déjà, s'en désole depuis plusieurs années et essaie d'y penser le moins possible. 
Ce qui use le plus, lorsqu'on est enseignant au cégep, c'est de s'habituer au simulacre, ou, si l'on préfère, de ne pas être trop cynique par rapport à la grande comédie qu'est devenue l'école malgré l'apparence de sérieux dans lequel elle se drape pour tâcher de donner le change. Ainsi, si un étudiant peut dormir pendant l'ensemble de la session et réussir sans trop de difficulté ses cours, il est par ailleurs interdit pour un prof de manquer plus d'une séance de cours par session, à défaut de quoi le cours doit être repris, habituellement lors d'une journée particulière d'enseignement (comprendre : une journée de congé pour les élèves dont les profs ont une meilleure santé).  Dans le même ordre d'idées, les cégeps ne ferment jamais lors de tempêtes de neige, sauf si le système de transport en commun lui-même rend les armes. Lors d'un cours à 8h00 du matin le jour d'une grosse tempête, le prof doit se rendre à l'école et donner son cours N'y aurait-il que 12 étudiants dans la classe, il devra livrer la marchandise quand même, quitte à devoir tout reprendre plus tard dans le semestre ou alors à ne pouvoir mettre cette matière-là au programme de l'examen pour ne pas pénaliser ceux qui n'ont pu ou n'ont pas voulu se rendre en classe. Chaque heure de classe est primordiale pour la réussite, c'est le Ministère qui le dit, le syndicat qui l'ânonne à sa suite et tous les bien-pensant de l'éducation qui reprennent en choeur le grand lieu commun du moment.